Au Bénin, l’aviculture est un secteur en plein essor avec une demande de plus en plus croissante en viande de volaille. Plusieurs facteurs favorisent d’ailleurs le développement de cette filière. De nombreux efforts sont consentis au niveau politique mais des défis restent à relever pour faire du Bénin un label au niveau sous-régional. Ingénieur agricole, zootechnicien et spécialiste en développement des filières animales, l’ancien cadre du ministère de l’Agriculture de l’Elevage et de la Pêche Horatio Lassissi Togbé Yewadan, apprécie la filière et fait ressortir les grands axes sur lesquels des efforts sont attendus.

Le secteur avicole en l’occurrence la volaille au Bénin, quelles appréciations en faites-vous ?

Horatio L. T. Yewadan : L’approvisionnement en viande de volaille des populations béninoises provient de l’aviculture traditionnelle, des élevages intensifs de l’aviculture moderne et des viandes de volaille importées. Cette dernière constitue le maillon le plus important, car elle couvre plus de 50% des besoins des ménages, soit environ 20.000 tonnes par an. Ceci ne représente qu’environ 10% du total des viandes de volaille importées chaque année ; le reste étant exporté vers le Nigeria et les pays de l’hinterland. Et pourtant, nous notons le fort engagement des acteurs de la filière avicole au Bénin dont le niveau d’organisation est le plus élevé des filières développées dans notre pays en dehors du coton. Cependant, le niveau de production reste en deçà de la demande nationale. C’est dire que la production locale de viande de volaille a besoin d’être intensifiée pour combler le gap noté.
Par ailleurs, et dans le souci d’accroître les exportations et de réduire progressivement la vulnérabilité de l’économie aux chocs externes, notre pays a opté pour sa diversification. Ceci est une motivation pour booster la production locale et créer de la richesse. Nous avons des raisons d’y croire. En effet, la filière avicole a connu dans la sous-région ouest-africaine une pleine croissance de plus de 100% ces deux dernières décennies, soit plus de 600 millions de tête de volaille. De manière spécifique, la production de viande de volaille dans l’espace Uemoa (une des cinq filières encouragées par l’institution) est estimée à 250 000 tonnes dont plus de 50% par la Côte d’Ivoire et le Sénégal, soit 65 000 tonnes pour chacun de ces pays. Notre pays dans le domaine peine à atteindre les 10.000 tonnes de production annuelle de viande de volaille. Comme on peut le constater, notre pays est largement mal loti dans notre espace économique, valorisant ainsi faiblement les potentialités de nos différentes zones agro- écologiques, du moins pour ce qui est de la production avicole. L’interdiction, il y a quelques années de la viande de brousse à cause du virus Ebola, aurait pu contribuer à booster la production avicole dont l’importance n’est plus à démontrer tant sur le plan de la sécurité alimentaire que sur celui de la création d’emplois. En milieu rural et surtout péri urbain, l’aviculture contribue à la préservation des moyens d’existence des populations et, davantage à l’autonomisation des femmes, un maillon important pour l’épanouissement des ménages.

Faut-il attribuer le retard en production locale à un manque de volonté politique ?

La volonté politique pour le développement de la filière avicole existe à travers les divers documents de politiques et stratégies sectorielles. Ceci se manifeste par l’encouragement à la transformation des produits avicoles et à l’intégration des exploitants avicoles et transformateurs dans le marché par la valorisation des chaînes des valeurs ajoutées qui constituent un outil important d’analyse économique des filières. Cette volonté prend en compte tous les maillons de la promotion des filières agricoles par le renforcement et la formalisation des liens entre éleveurs, transformateurs et commerçants, etc. Retenons que la viande de volaille et le poisson sont des produits de faible production dans notre pays mais dont la forte consommation n’est couverte que par des importations massives engendrant une facture alimentaire très élevée qu’il convient d’inverser en exploitant au mieux les fortes potentialités existantes. Pour y arriver, il s’agira d’œuvrer d’une part pour la professionnalisation des acteurs de la filière et d’autre part pour le développement du partenariat Public-Privé, par l’encouragement des investissements productifs, la mise en place d’une fiscalité adaptée à la filière et l’accès au marché (local, régional et international).Il est évident qu’un tel partenariat ne peut concerner que le financement, mais également et surtout la participation de tous, aux choix à faire en matière de définition des objectifs quantitatifs et des options pour leur atteinte.

Comment appréciez-vous alors la vision du gouvernement inscrite dans le Pag ?

L’option prise dans le cadre du Programme d’action du gouvernement pour l’horizon 2021 est d’encourager l’aviculture locale et de la faire passer de 10. 000 tonnes à
25. 000 tonnes. C’est déjà une grosse ambition, même si cette projection ne me semble pas réaliste dans notre contexte d’élevage extensif. Par contre, une option faite sur l’aviculture moderne est celle qui pourra permettre de combler le gap et surtout de contribuer à améliorer le taux de couverture des importations par les exportations dont la valeur moyenne reste faible, soit environ 20%. Toute planification n’étant jamais statique, le Plan national d’investissements agricoles et de sécurité alimentaire et nutritionnelle (Pniasan 2017-2021) peut être ajusté pour permettre de prendre en compte les avantages comparatifs pour une meilleure contribution de l’agriculture au développement économique de notre pays. Il urge donc d’encourager l’aviculture moderne par la valorisation du potentiel existant en matière d’organisation des acteurs et de l’existence d’unités avicoles de petite, moyenne et grande taille dans nos diverses zones agro-écologiques. Car, l’amélioration du taux de couverture des importations par les exportations agricoles passe certes par les filières classiques d’exportation mais aussi par celle aviaire ayant de fortes potentialités de production interne et qui, malheureusement, contribue fortement au déséquilibre de la balance commerciale par les importations massives de viande de volaille, par presqu’une trentaine de sociétés opérant dans le domaine.

Quels sont les atouts dont dispose le Bénin pour l’essor de cette filière ?

Le Bénin est un pays côtier très utilisé par les pays de l’hinterland (Niger, Burkina, Mali, Tchad, etc.), notamment pour l’importation des biens de diverses natures dont les denrées alimentaires y compris la viande de volaille. A l’interne, les besoins des ménages ne sont couverts qu’à 50%. Des efforts d’intensification sont possibles à réaliser à condition que les acteurs du secteur s’y engagent. Heureusement, un réseau impressionnant d’acteurs structurés et répartis sur toute l’étendue du territoire national s’est développé dans ce domaine. Il s’agit de l’Interprofession de l’Aviculture au Bénin, la forme organisationnelle la plus élevée et professionnelle des acteurs d’une filière agricole. Sur le plan des potentialités, le Bénin ne réalise qu’à peine la moitié de ce que la nature lui permet de faire en matière de production animale. En effet, au niveau du secteur agricole, l’élevage ne contribue qu’à peine 15 % au Produit intérieur brut agricole, alors que les conditions agro-écologiques permettent d’aller jusqu’à 30%. Tout près de nous, un pays comme la Côte d’Ivoire (forte humidité, zone fortement forestière, etc.), où le potentiel en élevage par rapport à l’agriculture n’est que de 5%, produit sept fois de viande de volaille que ne le fait notre pays. Ainsi, si en première approximation, on fixe un objectif pour le Bénin d’atteindre le niveau actuel de production de viande aviaire de la Côte d’Ivoire, soit 65 000 tonnes chaque année, on aurait contribué à couvrir environ 30% des quantités de viande réexportées vers les pays de l’hinterland. En termes monétaires, ce serait un effort de 65 milliards de francs Cfa qui allègerait notre balance commerciale et surtout la couverture partielle des importations des intrants, produits agricoles et denrées agroalimentaires. En valorisant les potentialités de notre pays en production animale, ce sont des milliards qui seront gagnés par les aviculteurs avec comme corollaire la création de nombreux emplois. Si pour produire moins de 10. 000 tonnes de viande de volaille, l’on emploie environ 4000 personnes dont 3000 occasionnels approximativement, avec une projection de 65. 000 tonnes de viande de volaille produite annuellement, il sera créé pour le développement de la filière avicole moderne près de 60. 000 nouveaux emplois. La mise en œuvre de cette option répond bien à la volonté des autorités nigérianes de voir sur leur marché de la viande de volaille produite au Bénin, et devrait permettre aux acteurs de la filière avicole béninoise de produire une bonne proportion des milliers de tonnes de viande importées et réexportées essentiellement en direction de ce pays voisin. Au vu des importations de viande de volaille qui ne cessent de croître d’année en année dans notre pays, est-il possible de renverser cette tendance ? Et à quel prix ? La volonté politique est prônée, mais on attend de voir sa concrétisation. D’un autre côté, nos opérateurs économiques devront se reconvertir afin de contribuer à réaliser les grands équilibres macroéconomiques dans notre pays.

Quelles politiques adopter alors pour le développement de la filière ?

Il faut rendre opérationnel dans le secteur agricole un cadre institutionnel cohérent pour la réalisation des politiques et stratégies sectorielles en cours d’application. C’est ce qu’ont fait le Sénégal et la Côte d’Ivoire qui ont mis en œuvre une politique de protection de la production, au regard des dispositions de la politique agricole de l’Union économique et monétaire ouest-africaine afin de booster la production aviaire, la multipliant par dix en moins de vingt ans. Pour une telle initiative, les ministères sectoriels concernés devront jouer leur partition, notamment les ministères chargés de l’Economie et des Finances, du Commerce, du Plan et du Développement, etc. Par ailleurs, il faudra établir un réel partenariat public-privé où les rôles sont bien définis et respectés. Le partenariat public-privé fait souvent l’objet dans sa mise en œuvre de lois se référant aux pratiques administratives et des principes dégagés par les tribunaux en ce qui concerne les rapports contractuels entre les secteurs publics et privés. Ces lois visent souvent les marchés publics : contrats d’approvisionnement de travaux de construction et de services, y compris les services professionnels de même que les contrats de partenariat public-privé. Au niveau du secteur public, la loi peut couvrir, dans le cadre de la mise en œuvre du partenariat public-privé, les domaines aussi larges que la transparence dans les processus contractuels, le traitement intègre et équitable des concurrents, la mise en place de procédures efficaces et efficientes, le système d’assurance de la qualité et la reddition de comptes. Les acteurs œuvrent pour obtenir un effet réel extérieur à leurs organisations respectives. Ce type d’objectifs de partenariat vise les relations de collaboration, de coopération, de concertation, d’échanges d’informations…, en vue du développement du secteur agricole tel que défini de manière consensuelle dans les documents de programmation et de stratégie opérationnelle : politique sectorielle, stratégie sectorielle (et opérationnalisation des stratégies sectorielles).

Pensez-vous que, ce faisant, le Bénin a des chances d’égaler sinon de dépasser les leaders de l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire, le Sénégal ?

Le Bénin, un label au niveau sous-régional, c’est possible !Mais il va falloir accompagner la volonté politique d’un engagement des Béninois en général et des acteurs de production de la filière avicole en particulier, puis un effort de renoncement des sociétés importatrices de viande de volaille à la saignée dont ils sont responsables. La volonté politique passe par la définition des normes au niveau de tous les maillons de la filière et des chaînes de valeurs et leur mise en œuvre effective par les structures étatiques de contrôle des ministères concernés, celui de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche et celui du Commerce. En amont de la production, le maillon fort de la production des aliments est bien fourni dans notre pays grâce aux sociétés de production d’aliments pour les différentes séries animales dont notamment la filière avicole. En plus de cela, il faut œuvrer pour la professionnalisation des acteurs afin de les rendre capables de mettre sur le marché des produits concurrentiels.
Par ailleurs, la contribution des ministères concernés devra être active par la création d’un climat favorable pour le développement d’entreprises promotrices de chaînes de valeurs ajoutées de la filière avicole. A ceci, il faut ajouter le principe cher à toute entreprise de production, à savoir vendre les produits avant de les produire. La question du marché est donc fondamentale aussi bien son dynamisme que sa protection par la prise de lois par les deux principaux acteurs de l’animation de la vie politique que sont le gouvernement et les députés à l’Assemblée nationale. En effet, le développement d’un pays répond à des principes, notamment le respect des règles élémentaires du dynamisme évolutif et stable de la pyramide du développement économique (agriculture, industrie, commerce et services et institutions financières), la volonté de consommer ce que nous produisons, le choix d’arrêter d’être une société de consommation, la volonté de choix participatif et concerté d’une politique de développement économique durable, etc. Mais savons-nous que réellement sur le plan de la caractéristique sensorielle, la viande des poulets chair est la mieux appréciée, ensuite viennent les poulets importés et les locaux en dernière position, à l’exception de ceux nourris réellement aux grains ? Faisons-en l’exercice réel avant de conclure.

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