« Les programmes politiques doivent être en conformité avec les besoins des communautés pour mieux promouvoir l’agriculture durable »


Le climat ne suscite pas seulement des interrogations, il engendre désormais des inquiétudes. Les risques écologiques liés à la poursuite d’une croissance exponentielle ont causé des conséquences désastreuses sur l’environnement. L’agriculture est loin d’être épargnée par les effets néfastes du climat. D’où l’intérêt aujourd’hui de promouvoir l’agriculture durable comme une mode d’utilisation des ressources de la planète qui prend en compte la protection de l’environnement. Dès lors, quel est le rôle de l’ingénierie conseil face aux défis climatiques ? Pour parler de ce thème qui est d’une actualité brulante, les reporters de Senagriculture sont partis à la rencontre de Mamadou Daffé, directeur général de l’IDEV. D’une expérience avérée sur ce thème, cet ingénieur agronome de profession répond à nos questions.

Bonjour Mamadou Daffé. Pouvez-vous nous parler de l’IDEV, sa mission et ses objectifs ?

IDEV est un cabinet de conseil qui est né en 1986 et qui a bouclé aujourd’hui ses trente ans d’activité. L’objectif de ce cabinet est de concourir au marché d’études pour la réalisation des infrastructures dans les différents secteurs de développement, à savoir l’agriculture, l’hydraulique, les transports, l’environnement. Et aujourd’hui nous avons, pour ces différents secteurs, mis en place des entités techniques dénommées : pôle infrastructures, pôle environnement et développement durable, pôle ingénierie économique et sociale, et pôle Géo-tope, qui s’occupe de géomatique et de topographie. Ces pôles techniques sont appuyés par les services administratifs.

IDEV célèbre son trentième anniversaire le 15 juin et organise un forum dont le thème est « l’entreprise du génie conseil du Sénégal, enjeux, place et parcours »

Le thème de cette interview c’est l’agriculture durable au Sénégal : le rôle de l’ingénierie conseil face aux défis climatiques. D’abord c’est quoi l’agriculture durable ?

L’agriculture durable est un vaste champ. De façon générique, c’est l’application des principes du développement durable à l’agriculture.  Elle consiste à produire de la nourriture dans le respect des limites qu’elles soient de type écologique, économique et social ; la finalité est de conserver les caractéristiques intrinsèques Voilà dans le vocabulaire international ce qu’on peut appeler l’agriculture durable.

Et quel est l’intérêt de cette agriculture durable dans ce monde qui est marqué par les changements climatiques ?

Disons que son intérêt est lié à la définition ci-dessous, il s’agit de produire pour maintenant et pour les générations futures. Il faut dire que pour notre pays, ce n’est pas une préoccupation nouvelle. En effet, il il faut se projeter trente an s en arrière pour se rappeler les années de sécheresse avec les déficit pluviométriques et l’augmentation de la température. La sécheresse au Sahel est une composante de ce qui est communément appelé  aujourd’hui changement climatique qui se traduit par différentes manifestions tels que la régression du couvert végétal, l’érosion et la baisse de la fertilité des sols. Il se traduit par l’exode rural du fait de la forte réduction des activités agricoles dans le milieu rural.

Aux facteurs naturels s’ajoutent les facteurs anthropiques avec les pratiques agricoles dé défrichement et déboisement des terres agricoles pour l’arachide qui ont accéléré la dégradation de leur fertilité

Dès lors, L’agriculture a perdu peu à peu son intérêt du point de vue de sa contribution au Produit Intérieur Brut.

Face à cette situation, différents projets ont été mis en place dans un passé récent avec notamment l’appui du FIDA. Ces projets visaient à intégrer l’arbre dans les pratiques agricoles, et à encourager l’utilisation des fertilisants organiques comme le compos et le fumier. Cependant, pour la plupart ces projets, d’essence internationale, ont disparu dès qu’épuisement des ressources et aucun relai conséquent n’a été mis en place. ’essence internationale financés par les bailleurs de fonds. C’est durant la même période que le Comité Intergouvernemental de Lutte contre la Sécheresse (CILSS) est né pour aider les gouvernements concernés à coordonner les actions de lutte contre la sécheresse.

Il y’a lieu aujourd’hui de conduire la réflexion autrement pour donner du sens à nos actons et atteindre efficacement les résultats attendus. Une agriculture véritablement durable. Cette réflexion doit intégrer à la fois les aspects techniques, financiers que sociaux. Sur le plan technique il s’agit de prendre des mesures pour cultiver en préservant les caractéristiques intrinsèques des ressources. Au plan financier, il faut inventer des ressources pérennes pour assurer la durabilité des activités. Au plan social il mettre les cibles au centre des initiatives.

Aujourd’hui, les conséquences climatiques sont plus qu’existantes avec l’organisation des conférences multiples dont leurs résultats peinent à se matérialiser. Devons -nous craindre le pire pour l’agriculture surtout dans les pays africains qui sont les plus exposés face aux dangers que présente le changement climatique ? 

Oui. Aujourd’hui nos pays se dépeuplent de ses forces humaines. Par exemple tous les jeunes qui meurent dans l’océan pour aller vers l’Europe sont une des conséquences de la gouvernance du changement climatique qui a joué un rôle important dans cette période. C’est vrai et, fondamentalement on se pose la question de l’existence d’une véritable politique de l’agriculture durable en dehors de ce qui est négocié sur base des opportunités qu’offrent les accords internationaux

Qu’est-ce qui explique cela ?

Je ne veux pas trop critiquer, mais pour moi, c’est qui se passe au Sénégal, et dans nos pays au général, c’est qu’on ne va pas vers les communautés pour identifier leurs besoins et leurs activités propres. Aujourd’hui ce sont les fonctionnaires ou les ingénieurs comme nous qui se retrouvent quelque part pour confirmer des besoins des agriculteurs sans forcément les vérifier en proposant , pour les prendre en charge, un certain nombre d’activités et de projets. Je considère qu’il faut inverser totalement la démarche. Il faut appuyer les gens sur ce qu’ils veulent faire, sur ce qu’ils peuvent faire. C’est à dire que les politiques publiques doivent être en conformité avec les besoins des populations cibles.  Je vous ai cité ces projets qui sont partis des clubs de financement et qui ont échoué, ce n’est que la résultante des projets qui n’étaient pas appropriés à la vocation et l’attente de ces communautés auxquelles ils étaient offerts.

Mais si aujourd’hui quelqu’un me retrouve dans mon champ en train de cultiver ma patate et il vient me voir pour me dire que moi je viens t’aider pour accroitre tes rendements, moi je lui dirais de quoi j’ai besoin exactement.  Mais aujourd’hui nos décideurs ne se préoccupent pas de savoir de quoi nos communautés ont réellement besoin dans leurs zones où elles se trouvent.

Quelle est la place de l’ingénierie conseil pour inverser la tendance afin de mieux impliquer les communautés dans la promotion de l’agriculture durable ?

Malheureusement, nous répondons aux besoins du marché. Et c’est que moi je déplore parce que nos gouvernants n’ont pas encore compris le rôle l’ingénierie conseil en général. Nous, ce que nous leur demandons aujourd’hui c’est de faire en sorte que la corporation, dans son organisation, soit associée à tout ce qui peut se faire aujourd’hui en amont avant d’arriver aux projets. Cela veut dire qu’aujourd’hui on peut avoir des ingénieurs conseils pour aller voir dans les profondeurs de quoi les gens ont besoin concrètement, sur quoi ils travaillent, quelles sont leurs préoccupations, quels sont les moyens qu’ils utilisent aujourd’hui. On identifie tout cela et on fait des programmes globaux de développement de l’agriculture. Parce que l’agriculture durable n’a de raison que seulement si elle intègre tous les facteurs, techniques, sociaux, financiers etc…. Il faut faire en sorte qu’elle revienne à la normale, qu’elle prenne en compte les limites des ressources et qu’elle intègre, les besoins et préoccupations des sociétés cibles ainsi que les contraintes économiques que les produits présentent. Et si les populations considèrent que c’est leurs biens, leurs ressources, leur patrimoine foncier qui sont concernés, elles feront en sorte que ce qu’elles vont produire préservent leur environnement. Parce qu’au fond, l’investissement c’est pour leurs enfants, c’est la raison pour laquelle elles feront en sorte que l’exploitation des ressources d’eau, des ressources en sol soient raisonnables par rapport à ce qu’elles peuvent soutenir.

C’est pourquoi il y’ lieu d’associer tous les acteurs à la réflexion sur la démarche des projets qui sont mis en place par le gouvernement.

Est-ce le cas ?

Non. Et c’est notre cri de détresse. Ce qui se passe aujourd’hui dans la réalité même des marchés que nous sollicitons, c’est que les cabinets conseil sont largement exclus. Ce sont des marchés qui sont donnés à des cabinets étrangers. Si nous réussissons à émarger sur 30 ou sur 35% des marchés aujourd’hui., c’est beaucoup. Comme vous le notez, non seulement on n’est peu associé à nos activités traditionnelles à plus forte raison celles en amont.

Mais est-ce que vous faites des propositions au gouvernement pour acquérir ces marchés et surtout pour être impliqués dans les programmes de développement agricole ?

Quand vous regardez le Programme Sénégal Emergent (PSE), le premier axe c’est la transformation de l’économie. Et qui dit économie au Sénégal, parle de l’agriculture. L’Association des Professionnels d’Ingénieur Conseil (APICS) que nous constituons aujourd’hui, quand le PSE a annoncé son démarrage en 2014, a écrit pour nous approprier de ce programme. On n’était pas associé à la confection du PSE déjà. Nous avons écrit aux gouvernants pour tenir un séminaire d’appropriation du PSE, nous les avons invités, mais ils n’ont jamais répondu. Du coup ce que nous constatons c’est que nous sommes exclus alors que nous sommes la première composante des acteurs qui s’est intéressé au PSE. Ce qui est sûr c’est qu’il ne portera pas ses fruits sans nous. Nous l’avons étudié mais nous voulons le partager pour situer les enjeux avec les autorités qui sont en charge de ce programme.

Quelles sont les solutions pour promouvoir l’agriculture durable afin de mieux protéger l’environnement ? 

Dans les négociations de Paris, les représentants nationaux sont partis avec un bon nombre de solutions pour lutter contre les gaz à effet de serre afin de pouvoir bénéficier  des levers de fonds au travers de la « contribution à l’atténuation et à l’adaptation du changement climatique ». Dans le domaine agricole, il y a également un certain nombre d’actions qui est envisagé notamment pour la gestion du fumier, lutter contre l’érosion du sol, la dégradation du couvert végétal… Mais pour moi, on se préoccupe très souvent aujourd’hui des orientations qui sont fixées par les investisseurs étrangers. Aujourd’hui il y a tout un programme en cours pour une offre de superficies de terres aux investisseurs pour développer l’agriculture en rapport avec les communautés locales concernées dans les terroirs villageois ciblés. Mais je crois qu’on aura à gagner à ce que les communautés soient associées à ces réflexions pour que le développement soit le plus durable possible. Parce que le développement n’est durable que lorsque l’homme est associé à ce développement. Les agriculteurs doivent prendre toute leur place dans les programmes qui leur sont destinés. Comme je disais tout à l’heure, c’est dans le respect des limites écologiques, économiques et sociales que les populations pourront s’assurer que la manière dont on exploite leurs terres est adéquate par rapport aux besoins futurs.

 

 

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