L’Afrique est devenue une manne pour l’industrie agroalimentaire et les produits ultra-transformés inondent désormais le continent. Mais les Africains paient de leur santé cette transition nutritionnelle extrêmement rapide.

Le soleil décline sur Cocody Village, un des quartiers historiques d’Abidjan, en Côte d’Ivoire. Alors qu’au loin se dressent les buildings du quartier d’affaires du Plateau, ici c’est encore autour du chef de village que s’organise la vie de la communauté. En cette veille de week-end, le petit supermarché installé entre les échoppes traditionnelles attire une clientèle nombreuse. Mais à l’intérieur, difficile d’être dépaysé tant les produits rappellent ceux de nos grandes surfaces: chocolat, pâtes à tartiner en pot XXL, sodas, boissons énergisantes, etc.

En face, c’est une boutique à la devanture bien chic pour ce quartier populaire qui attire l’œil. Il s’agit d’une des innombrables boulangeries que compte désormais Abidjan, où une bonne dizaine de franchises se disputent le marché. Outre le croissant et la baguette, la transition nutritionnelle que vit la Côte d’Ivoire s’illustre aussi par l’ouverture récente de restaurants Burger King et KFC.

Le professeur Jacko Abodo, chef du service d’endocrinologie et diabétologie du CHU de Yopougon, au nord de la métropole, constate au quotidien l’impact de ces changements d’habitudes. «L’obésité ne date pas d’hier, ici comme dans d’autres pays africains, mais son incidence, comme celle du diabète de type 2, augmente de manière très inquiétante. Désormais, toutes les couches de la population sont touchées, même les enfants ne sont plus épargnés!» En Côte d’Ivoire, près de 15% de la population souffrirait d’obésité et plus de 35% des femmes sont en surpoids.

Des changements trop rapides

Aujourd’hui, en Afrique, les maladies non transmissibles (MNT) telles que les maladies cardiovasculaires et métaboliques ou les cancers, tuent plus que le VIH. A lui seul, le diabète serait responsable de plus de 300 000 décès en 2017, et plus de 90% des cas sont des diabètes de type 2, en grande partie liés à une alimentation mal équilibrée.

"Comme dans les pays à hauts revenus, la nourriture traditionnelle recule en Afrique pour laisser la place à la «street food» et aux aliments ultra-transformés. Mais le mouvement qui touche l’Afrique est beaucoup plus rapide que celui que nous avons connu"

Nathalie Farpour-Lambert, médecin aux HUG et présidente de l'European Association for the Study of Obesity

Le continent africain représente aujourd’hui une manne pour l’industrie agroalimentaire et les efforts marketing déployés – surtout à destination des enfants – sont à la hauteur des enjeux. «Il y a une grande valorisation des aliments industriels. Beaucoup de personnes pensent que «si on mange comme dans les pays riches, c’est que l’on progresse», relève David Beran, chercheur au service de médecine tropicale et humanitaire de l'Université de Genève.

Cette transition nutritionnelle rappelle celle qui a aussi révolutionné nos assiettes tout au long du XXe siècle. «Comme dans les pays à hauts revenus, la nourriture traditionnelle recule en Afrique pour laisser la place à la street food et aux aliments ultra-transformés, trop riches en sel, en sucres et en graisses saturées. Mais le mouvement qui touche l’Afrique est beaucoup plus rapide que celui que nous avons connu», explique Nathalie Farpour-Lambert, médecin adjointe agrégée aux Hôpitaux universitaires de Genève, et présidente de l'European Association for the Study of Obesity (EASO).

Coût socioéconomique important

Ces changements d’habitudes alimentaires sont en lien direct avec l’urbanisation galopante que connaît le continent: à l’horizon 2050, plus de la moitié de la population d’Afrique subsaharienne sera urbaine. Abidjan compte déjà près de 6 millions d’habitants, soit un quart de la population du pays. Si l’espérance de vie des urbains apparaît globalement meilleure que celle des ruraux, ce chiffre masque une réalité plus complexe.

«Vivre en ville expose à des facteurs de risques spécifiques dont la sédentarité, la malbouffe, la pollution, etc. Les causes de mortalité sont donc différentes: les maladies infectieuses ont cédé la place aux MNT», souligne Géraldine Duthé, démographe à l’Institut national d'études démographiques (INED) et coauteure de l’ouvrage Inégalités de santé à Ougadougou (Editions INED). Mais les patients atteints de ces maladies chroniques meurent bien plus tôt en Afrique que dans des pays à hauts revenus.

 

"Il n’y a pas de couverture maladie universelle. La plupart des patients doivent tout payer. Même à l’hôpital, les médicaments et l’insuline ne sont pas gratuits. C’est tellement cher qu’ils attendent avant de se soigner"

Adélaïde Hué, endocrinologue

 

Des décès prématurés qui ont un coût socioéconomique très important. «Les Etats sont face à un double fardeau: des populations qui souffrent de carences nutritionnelles mais de plus en plus de personnes en surpoids. Or les systèmes de santé ne sont pas prêts à faire face à une augmentation massive des maladies chroniques», souligne Nathalie Farpour-Lambert.

Au CHU de Yopougon, l’équipe du Pr Abodo se désole de voir les patients arriver quand les complications du diabète (gangrène, insuffisance rénale, cécité…) sont déjà là. «Il n’y a pas de couverture maladie universelle. La plupart des patients doivent tout payer. Même à l’hôpital, les médicaments et l’insuline ne sont pas gratuits. C’est tellement cher qu’ils attendent avant de se soigner», déplore Adélaïde Hué, endocrinologue. Le traitement mensuel peut coûter 50 000 francs CFA, soit plus de 80% du salaire moyen.

Législation et éducation thérapeutique

Pour lutter contre ces MNT, les experts s’accordent sur la nécessité de travailler en amont. A commencer par une régulation des produits alimentaires: taxation des produits sucrés, meilleur étiquetage, reformulation, limitation de la publicité à destination des enfants… «C’est efficace, mais les lobbys pèsent lourd, y compris dans les pays riches, note David Beran. Ces questions concernent désormais tous les Etats. Il faut donc travailler ensemble à un cadre global, qui seul permettra d’avoir un réel poids face à l’industrie agroalimentaire.»

Lire également: Des jardins pour promouvoir la diversité agricole en Afrique

La prévention, quasi inexistante aujourd’hui, est un levier incontournable. «Nous avons tous face à la nourriture et au surpoids des croyances et des représentations. Dans les pays d’Afrique, elles sont très fortes, souligne Jorge Correia, chef de clinique, service d’enseignement thérapeutique des HUG. N’oublions pas que beaucoup de ces populations ont connu la faim. La minceur y est encore associée à une santé fragile ou à la pauvreté, alors que le surpoids est très valorisé, surtout chez les femmes. Pour changer les mentalités, il faut commencer par sortir de la médecine très paternaliste en Afrique, et valoriser l’éducation thérapeutique.»

Au CHU de Yopougon, le Pr Abodo mise sur cet empowermentdes patients. Fondateur et président de l’Association obésité et diabète de Côte d’Ivoire (AODCI), il a développé un programme de pairs éducateurs: «Ces derniers sont précieux pour bien faire passer l’information et permettent aux nouveaux diabétiques de s’emparer de leur maladie. C’est aussi par les patients que les choses vont changer!»


Ce reportage a été cofinancé par le Centre européen de journalisme (EJC) par l’intermédiaire de son programme de bourse consacré à la santé mondiale Global Health Journalism Grant Programme for France.

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