Une multitude d’initiatives permettent de dresser le portrait de l’agriculteur africain de demain : il sera connecté, informé et gagnera bien sa vie. Un métier d’avenir pour les jeunes.

“La daba et la machette, c’était du temps de nos parents. Les jeunes ne sont pas prêts à aller vers l’agriculture dans ces mêmes conditions”, constate Léa Boulo, de l’Agence nationale d’appui au développement rural (Anader) de Côte d’Ivoire. Si le niveau de mécanisation sur le continent demeure le plus faible au monde, les choses changent vite. Tant mieux car, pour nourrir une population globale de 9,1 milliards d’individus d’ici 2050, dont 2 milliards en Afrique, la production mondiale de nourriture doit faire un bond de 70 %, selon la FAO.

Sur le continent africain, de nombreuses initiatives portent déjà leurs fruits et esquissent le portrait de l’agriculteur africain de demain : volontaire, connecté, apte à gérer une entreprise.

L’image de l’agriculteur — souvent perçu comme un “laissé-pour-compte” — évolue. En 2015, à l’ouverture du Forum sur la révolution verte à Lusaka, une figure emblématique de l’économie africaine, Strive Masiyiwa, patron zimbabwéen d’Econet Wireless, déclarait, en évoquant dans quel secteur il investirait aujourd’hui : “Je n’irais pas dans les télécommunications, j’irais dans l’agriculture.” De son côté, le milliardaire nigérian, magnat du ciment, Aliko Dangote, n’hésite pas à investir dans le secteur agricole. En juillet dernier, par exemple, il a annoncé consacrer 3,2 milliards d’euros ces trois prochaines années à la filière du sucre, pour faire passer sa production de 100 000 tonnes à 1,5 million de tonnes d’ici 2020, et à celle du riz pour accroître d’un million de tonnes sa production actuelle. Cinq raffineries de sucre et dix usines à riz devraient être implantées dans le nord du Nigeria. De plus, Dangote Rice sera cotée au Nigerian Stock Exchange “le moment venu”, a précisé en juillet Edwin Devakumar, directeur exécutif des unités industrielles de Dangote. Le groupe consacre aussi 680 millions d’euros à l’acquisition de 50 000 vaches capables de produire 500 millions de litres de lait par an d’ici 2019.

Des start-up portées aux nues

Des entreprises agricoles ou liées à l’agriculture sont aujourd’hui publiquement de plus en plus encouragées et récompensées, s’attirant le soutien d’investisseurs et de mentors. Le patron de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina, n’est-il pas l’ancien ministre de l’Agriculture du Nigeria ? Dans une interview exclusive pour Spore, il déclare : “Si l’Afrique parvient à nourrir ses habitants, le marché et la stabilité économique des pays africains s’en trouveront améliorés, les réserves de devises seront préservées, les zones rurales transformées et des millions et des millions de personnes auront accès aux emplois ainsi créés. L’agriculture doit donc être au cœur de la stratégie de diversification économique et de la création de richesse en Afrique. Je suis convaincu que les millionnaires et les milliardaires africains de demain seront issus du secteur alimentaire et agricole — et non des secteurs du pétrole et du gaz.”

Partout sur le continent, des start-up liées à l’agriculture, de plus en plus nombreuses, sont portées aux nues : la plateforme eFarm au Nigeria, mettant en relation agriculteurs, investisseurs et acheteurs, est lauréate du Pitch AgriHack 2017, organisé par le CTA lors du 7e Forum sur la révolution verte en Afrique (AGRF), qui s’est tenu à Abidjan en septembre. L’autre start-up récompensée, Farmart, qui commercialise au Ghana des produits agricoles frais, témoigne de l’importance croissante de l’innovation dans l’agriculture. “L’innovation parmi ces jeunes a le potentiel de dynamiser l’agriculture”, a souligné à cette occasion Michael Hailu, directeur du CTA.

Agriculteur, un vrai métier

L’agriculteur de demain le deviendra, plus souvent qu’aujourd’hui, apprenant son métier ou adaptant ses connaissances tout au long de sa vie professionnelle.

Son téléphone portable lui sera indispensable. Selon la Global System Mobile Association, le nombre d’abonnés au téléphone mobile en Afrique subsaharienne devrait passer de 420 millions en 2016 à 535 millions en 2020. Parmi eux, 40 % auront accès à Internet. Signe des temps, Agricolleges International a été lancée en mai 2017. Cette émanation de la Faculté d’agri-sciences de l’Université de Stellenbosch, en Afrique du Sud, propose une formation agricole initiale ou en continu à travers sa plateforme Desire2Learn’s (D2L). Une des applications mesure la rapidité avec laquelle l’étudiant apprend à partir de son smartphone, ce qui permet d’ajuster le rythme de l’enseignement prodigué. De cette façon, la formation est moins onéreuse que de suivre un cours sur un campus et son accessibilité permet d’élargir considérablement le spectre des étudiants en agriculture et de leur formation continue.

Autre exemple de cette tendance : l’information agricole diffusée par SMS. Le programme eShamba de la multinationale Syngenta, par exemple, fournit à 230 000 jeunes agriculteurs au Kenya et en Tanzanie des formations et des conseils sur les bonnes pratiques agricoles. Selon de premiers résultats récoltés par l’entreprise, ces agriculteurs auraient déjà constaté une hausse de 50 % de leurs rendements et un retour sur investissement de plus de 125 %.

La formation est le socle fondateur de l’agriculteur de demain. Là aussi, des incubateurs jouent un rôle croissant, à l’image de 2SCALE, dont une grande partie du programme repose sur le renforcement des capacités des agriculteurs, notamment des femmes, les aidant ainsi à se mettre en réseau avec les commerçants, les intermédiaires et d’autres opérateurs de la chaîne de valeur.

Qui dit information dit contenu et donc recherche, avec des nouveautés intéressantes. En témoigne l’accord de partenariat signé en août entre le Réseau des incubateurs des agribusiness africains (AAIN) et l’Association pour le renforcement de la recherche agricole en Afrique de l’Est et centrale (ASARECA) : les technologies agricoles pourront être davantage vulgarisées et portées à la connaissance des acteurs de terrain.

Adieu la monoculture

Il y a fort à parier que l’agriculteur de demain pratiquera une plus grande diversité de cultures sur sa parcelle avec des cultures intercalées, en alternance ou/et en pratiquant l’agroforesterie. Par exemple, planter des avocatiers et des bananiers dans une cacaoculture permet de faire de l’ombrage, de protéger le cacaoyer de chaleurs excessives et de la sécheresse, mais aussi de le prémunir contre les maladies. Cela permet aussi aux cacaoculteurs “d’améliorer leurs revenus en diversifiant leur production”, précise Moussa Sawadogo, président de la coopérative SCINPA COOP-CA, au nord d’Abidjan. De leur côté, Syngenta et le centre de recherches AfricaRice proposent des variétés de riz qui se cultivent en alternance avec des cultures de base comme le maïs et les céréales, et qui présentent des rendements de 20 % supérieurs aux variétés classiques.

Rappelons qu’aujourd’hui 80 % de la production alimentaire sur le continent émane de fermes de moins de 2 hectares avec de faibles rendements, selon la FAO. Si les grandes exploitations semblent à la mode, elles se heurtent aux inquiétudes de la société civile à l’égard du risque d’accaparement des terres. D’où la recherche d’alternatives, comme l’agriculture contractuelle propulsée par l’essor des partenariats public-privé, très en vogue, qui offrirait un modèle agricole plus “inclusif”. Le procédé n’est pas nouveau : il y a dix ans, les brasseurs SABMiller (à l’époque) en Ouganda et Delta Beverages au Zimbabwe ont commencé à s’approvisionner en sorgho auprès d’agriculteurs locaux pour fabriquer leur bière. Récemment, Dangote Group a eu recours à cette approche pour se lancer dans la filière riz dans l’État de Sokoto, au Nigeria.

En parallèle, on constate l’émergence des “fermiers moyens”. Ces personnes s’intéressent ou reviennent à la terre, ont eu une carrière hors de l’agriculture, sont souvent issues de la diaspora ou investissent de l’argent dans des fermes commerciales de taille moyenne, qu’elles possèdent ou non. C’est le cas de Claudia Ngassa, camerounaise et banquière en Afrique du Sud, qui a décidé, avec l’aide du Conseil interprofessionnel du café-cacao (CICC) au Cameroun et de son programme New Generation, d’investir dans la filière du cacao. “Je continue en Afrique du Sud, mais mon projet évolue bien au Cameroun. Cette année, j’ai déjà planté 6 hectares en cacaoyers”, déclare la jeune convertie.

L’incontournable technologie

Cauchemar du paysan d’hier, le financement commence à devenir plus accessible. Au Nigeria, des start-up comme FarmCrowdy ou ThriveAgric permettent à des Nigérians de la classe moyenne d’investir entre 200 $ (170 €) et 750 $ (637 €) sur une campagne. À la récolte, leur capital est remboursé et une part des bénéfices leur est versée. Tout se fait en ligne. Créée en novembre 2016 et déjà forte d’un réseau de 1 000 sponsors et de 3 500 agriculteurs, FarmCrowdy fournit du financement, de l’équipement, un soutien technique et s’assure des débouchés auprès d’acheteurs avant la récolte. ThriveAgric, pour sa part, loue des terres et passe des contrats avec des fermiers pour qu’ils produisent des cultures spécifiques. À ce jour, la start-up travaille avec 300 fermiers.

Les relations entre agriculteurs et banquiers évoluent aussi, notamment grâce aux services bancaires mobiles. Au Kenya, 2Kuze est une plateforme numérique qui met en contact les agriculteurs avec des agents et des acheteurs (voir l’encadré). Les paiements sont rapides et sécurisés, les transactions plus transparentes, ce qui permet à l’agriculteur de mieux négocier sa part du prix final. Les transactions étant répertoriées, cela facilite aussi les emprunts bancaires.

Tous ces exemples témoignent combien les nouvelles technologies — les images aériennes par satellites ou drones, les prévisions météorologiques, les senseurs dans les sols qui aident à développer l’agriculture de précision — seront omniprésentes dans le quotidien de l’agriculteur. Selon l’enquête Africa Agribusiness 2016 de l’agence de conseils PricewaterhouseCoopers (PwC), intitulée AgTech — don’t wait for the future, create it (en anglais), 47 % des entreprises interrogées ont déjà investi, ou prévoient d’investir, dans l’agriculture par le biais de l’intelligence artificielle. Les exemples sont déjà légion. Le fabricant français de drones Airinov, en collaboration avec le CTA, a formé en février 2017 des agriculteurs du Ghana, de Tanzanie, d’Ouganda, du Bénin et de RD Congo, à l’usage de ces drones, permettant de surveiller les cultures, d’optimiser l’usage d’engrais et de cartographier les cultures. Au Kenya, UjuziKilimo utilise des réseaux de capteurs sans fil, les technologies du mobile et les mégadonnées pour améliorer la productivité. Les kits d’irrigation goutte-à-goutte du kényan SunCulture utilisent depuis 2013 l’énergie solaire pour pomper l’eau, ce qui réduit le coût de l’irrigation, de la main-d’œuvre et des engrais. Avec sa formule “Paie quand ça pousse” (Pay-as-you-grow), SunCulture avance l’argent pour acquérir la pompe solaire et l’agriculteur lui rembourse au fur et à mesure de ses rentrées financières. Citons aussi Zenvus, fondé au Nigeria par le professeur Ndubuisi Ekekwe : une solution intelligente pour les exploitations agricoles qui leur fournit le maximum d’informations sur leur propre exploitation et les fermes aux alentours. Enfin, les TIC deviennent abordables et accessibles au petit fermier.

Il le faudra bien. “L’exploitation agricole de demain pourra être très grande ou très petite, mais, ce qui est sûr, c’est que la nécessité d’une utilisation plus durable des matériaux et des terres sera au cœur des décisions des agriculteurs”, prévient Brian Harding, spécialiste du changement climatique au sein de l’organisation d’aide au développement néerlandaise SNV, dans un post de blog pour Spore. Les outils de demain, affirme le chercheur, aideront l’agriculteur à mieux connaître son environnement et à en anticiper les changements.

Enfin, le boom démographique engendre un essor sans précédent du marché de la consommation alimentaire en Afrique, qui pourrait atteindre une valeur de 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) d’ici 2025.

“S’il est encore trop tôt pour évaluer les impacts de la digitalisation des systèmes agricoles en Afrique, en termes de productivité et d’amélioration des conditions de vie, on constate déjà une tendance prometteuse : la technologie rend l’agriculture très enthousiasmante pour les jeunes”, écrivait en mai dernier Ndubuisi Ekekwe, fondateur de Zenvus, dans la Harvard Business Review. “Au fur et à mesure qu’ils verront que développer les applis mobiles ne suffit pas à nourrir l’Afrique, nombre d’entre eux se tourneront vers l’agriculture comme business.”

 

Commentaires : 1

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    Sow

    Salam j'aime l'agricultureJe voudrais savoir comment faire pour avoir des semences deMil mïs ngébé et les autres gars de mil

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