L'idée est venue d'une rencontre. Vers Tozeur, l'un des endroits les plus secs de la Tunisie. Avec un vieux paysan qui avait perdu 60% de sa récolte de dattes à cause de la sécheresse, et qui pleurait, se lamentait, répétait qu'il n'allait jamais pouvoir s'en sortir, plus être capable de nourrir sa famille, de se nourrir… Amira Cheniour et ses partenaires en affaire ("deux femmes, deux hommes, on essaye de maintenir le ratio") voulaient monter un projet dans l'intelligence artificielle. Elle raconte :

Les malheurs de ce paysan ont été un déclic. Nous nous sommes dit : il faut sauver ce que nous pouvons encore sauver dans notre pays. La Tunisie risque de perdre 80% de ses ressources en eau d'ici à 2030. L'Afrique et le Moyen-Orient seront les plus touchés. Pourquoi ne pas se lancer dans l'agriculture ? Pourquoi pas l'agritech ?"

Le projet Seabex a mis trois ans avant d'aboutir et nécessité un an et demi supplémentaire de tests. Il doit se développer dans 300 sites en Tunisie au cours des trois prochaines années.

Parmi ses quatre têtes pensantes, Amira Cheniour, donc, une célibataire brune et énergique de 31 ans, ingénieure en informatique, plus à l'aise en anglais qu'en français, "comme beaucoup de jeunes femmes de (sa) génération qui ont trusté les high-tech tunisiennes". Elle a grandi à Mahrès, une ville côtière au sud de Sfax. Son père est entrepreneur en maçonnerie, sa mère fabrique des vêtements. Depuis toujours, la famille possède des oliviers, des vignes, des pommiers. "J'avais les gènes pour travailler dans l'agriculture."

Rationaliser l'utilisation des ressources

Mais Seabex, c'est plutôt un ordinateur qu'on aurait greffé à la campagne. La société développe des solutions intelligentes pour rationaliser l'utilisation des ressources, eau, fertilisants, énergie… afin de produire plus et mieux : capteurs posés dans les sous-sols et sur les sols des fermes pour mesurer la salinité, la température et la pluviométrie ; traitement des données en station ; application mobile pour suivre en temps réel et contrôler à distance l'irrigation et la fertilisation ; plateforme avec des experts agronomes, etc.

La start-up croule sous les prix, lauriers et félicitations en tous genres (Financial inclusion award à Berlin, Start-up pour une Afrique durable à l'European African Business Forum, prix Orange de l'entrepreneur social en Tunisie, etc.). Amira Cheniour s'amuse :

"Mais voilà, malgré toutes ces marques de reconnaissance de mon travail, beaucoup de proches me disent encore de faire attention à ne pas gâcher ma vie. Sous-entendu, à mon âge, en Tunisie, une femme doit d'abord penser à se marier et à faire des enfants. Le sexe féminin, dans mon pays, doit vraiment arracher sa place."

Il y a quelques semaines, un apporteur d'affaires en Arabie saoudite, susceptible de trouver des fonds d'investissements, a refusé de négocier avec Amira Cheniour et réclamé, à la place, un des deux associés masculins. Le quatuor à la tête de Seabex a annulé le rendez-vous. Pas de femme, pas de discussion.

 

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